Écrire un peu pour en dire beaucoup, le temps d’une traversée de l’Atlantique

Le 21 avril 2026 à 17 heures, Bertrand Boré – avec son coéquipier Éric Chalaux – a franchi la ligne de départ de la Cap Martinique 2026, course transatlantique à la voile, à bord d’un bateau – le VaelMora – aux couleurs de l’Union pour la défense de la santé mentale (UDSM). Le début d’une aventure qui consiste à rallier La Trinité-sur-Mer à Fort-de-France dans les meilleurs temps possibles. Une traversée de quelque 3 800 miles nautiques – environ 7 000 kilomètres –, sans escale, entre l’Europe et les Antilles. Durant dix jours de course, Bertrand Boré a tenu un carnet de bord, proche du journal intime, où la vie sur le bateau se retrouve rattrapée par le quotidien de sa fille Pauline, « qui souffre d’un syndrome anorexique et de traits depressifs ». Ce qui renforce d’autant plus le récit du marin, l’incarne et l’humanise. Un témoignage unique, émouvant, bouleversant, que Bertrand Boré nous livre ici…
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« Il est temps d’écrire…
Dans le silence ou le bruit de la nuit, le petit marin que je suis, a décidé de relater nos aventures maritimes et humaines. Derrière ce défi sportif d’amateurs sans conséquence, la cause que nous défendons, mérite plus qu’un slogan et un logo sur une voile.
Derrière l’invisible, les souffrances sont réelles et multiples. Je le vis au côté de ma fille Pauline depuis plus deux ans. Cette traversée emmène avec nous les patients de l’UDSM, Pauline, mais également toutes les personnes souffrant de ces maladies invisibles.
Avec l’accord de Pauline, j’écris pour eux, pour vous, pour tous ceux qui, le temps d’une course transatlantique, veulent rendre visible leur propre traversée. Même si dépourvu de talent littéraire, j’ai envie de vous emmener avec nous à bord du VaelMora, pendant plusieurs jours et vous relater nos traversées à Pauline et moi.
Jour 1 : larguer les amarres
Ça y est la décision est tombée, nous partons demain soir. Étrangement, après trois à quatre jours de préparation, l’annonce arrive comme une évidence. Il faut y aller. Quelques courses à finir, des bises à nos proches, venus nombreux dimanche pour nous encourager, face à ce pari, à mon échelle, un peu fou… Traverser l’Atlantique d’une traite, à deux, au rythme d’une course.
Le parterre de participants est très expérimenté, ancien navigateur pro, patron de chantiers… Je me sens un peu écrasé par tant d’expérience. Mais ce n’est pas grave, je dois faire cette traversée, je ne sais pas exactement pourquoi, mais quelque chose me pousse vers l’immensité de l’océan.
Le départ est donné, ciré enfilé, voiles hissées, anxiété au rendez vous, c’est comme une première rencontre avec un connu presqu’inconnu. Un mélange d’attraction et en même temps d’appréhension : qu’allons-nous découvrir au détour de cette bouée, au delà de ce méridien, au coeur de cet océan ?
Le saut ne peut se faire qu’en lâchant prise avec toute rationalité terrienne, nous voilà entrés dans un autre monde, celui de la haute mer.
…
Pauline a pris sa décision, elle doit se faire aider dans un établissement spécialisé pour reprendre le cours d’une vie moins rythmée par ses angoisses et ses obsessions alimentaires. Ma fille souffre, par épisode depuis deux ans, d’un syndrome anorexique et de traits depressifs. Invisible à l’oeil nu, cette maladie ronge petit à petit la confiance en soi et l’élan de vie.
Aujourd’hui nous l’accompagnons dans cet établissement avec sa maman, après avoir rencontré le personnel médical. La décision, pour Pops, a été très dure à prendre. Se confronter de face à la maladie, pour lui tordre le cou. Pouvoir retrouver le goût de la vie et dissoudre les pensées suicidaires réccurrentes depuis un mois. C’est son départ à elle, sa traversée folle.
Arrivée dans la clinique avec son gros sac Decathlon, elle rejoint sa chambre, installe les photos de ses amies, de sa famille. En pleurs, elle lutte contre le désespoir de la situation et installle son nouveau chez soi. La traversée va durer un certain temps. Elle a sauté et a enfin lâché prise pour se faire aider. Je la regarde la mort dans l’âme, convaincu qu’elle doit larguer les amarres pour retourver une rive de paix et de joie.
Quitter le port est douloureux, se convaincre que le voyage est le chemin de la guérison n’a rien d’évident. En père, croyant que je suis, je prie pour elle, pour qu’elle ait la force d’affronter les tempêtes.
Jour 2 : gros temps
Il n’aura pas fallu beaucoup de temps pour faire face à deux réalités. La première, le plateau de concurrents professionnels s’exprime à plein et nous suivons du mieux possible des bateaux boxant dans une autre catégorie, mais cela a peu d’importance pour moi. La deuxième, plus matérielle, est la rencontre avec les exigences du golfe de Gascogne, balayé par une dépression creuse au Nord Ouest, remontant du Portugal et que nous tentons de contourner.
Le vent ne cesse de monter, formant une mer courte, dans laquelle VaelMora cherche son chemin.
Je n’ai pas réellement dormi depuis deux jours, chahuté par les mouvements parfois brutaux que les vagues provoquent sur mon cher bateau. Nous sommes harnachés, je ressens la peur de la casse. Avec Éric, nous adaptons la voilure. Le vent ne va pas cesser de monter toute la nuit. L’anxiété est présente : allons-nous arriver à traverser ? Une grosse vague va t elle nous coucher ? Nous mettons le panneau de fermeture du bateau pour ne pas être submergé par une vague entrant à l’intérieur du carré.
Dans ce moment rude pour les corps, stressant pour notre petit équipage, seule l’action me calme. Faire, être concentré sur la barre, adapter les voiles, prendre les vagues les unes après les autres, sécuriser ses mouvements sur le bateau… Dans ce moment extrême, le voilier atteind des vitesses folles : 21 nœuds dans un surf avec des pointes régulières à 16 nœuds.
Face à ce golfe de Gascogne décidé à nous secouer fort, notre petite communauté est source de soutien et de rassurance. Voir dans l’œil de l’autre que ça tient, que ça va, donne le courage de repartir au combat en prenant son quart.
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La confrontation à la maladie des autres est toujours d’une extrême violence. Elle renvoie à sa propre finitude, à sa situation, en rendant visible des dérives possibles toujours plus dramatiques. Aujourd’hui Pauline descend de sa chambre et rencontre les autres pensionnaires de sa nouvelle maison d’accueil : Céline, Lydia, Nath, Jasmine, Nicolas… Tous sont là car l’insupportable a été atteint, la tempête intérieure était devenue mortelle. Dépression, anorexie, phobies… les maux sont variés mais les conséquences identiques, l’interdiction de vivre que s’impose chacun d’eux.
Le premier déjeuner avec des jeunes perfusés est d’une grande violence pour Pauline. Elle, si sensible, si empathique, souffre pour chacun. Chacun en sus de sa propre douleur intérieure.
La tempête est totale. Perdant ses repères, Pauline est shootée aux anxiolitiques, rassurée par les soignants, embarquée dans un programme militaire, rythmé, obligeant à l’action. Le papa, que je suis, n’aura l’information que deux semaines après cette tempête. Toutes les communications sont, en effet, coupées avec les proches tant que le patient n’a pas repris un miminum de force.
Pauline est seule soutenue par sa petite communauté de fortune au côté de laquelle elle liera « des amitiés profondes de galère », comme elle dit. Son dégolfage, comme chaque désintoxication, est violent, sans néanmoins mener, comme la première fois à une tentative d’envol vers le ciel…
Alors dans l’action, nous nous accrochons à l’idée qu’un autre horizon est possible, demain, après demain, dans un mois, dans un an.
Jour 3 : calme plat
Les voiles claquent, la mer est d’huile, une houle résiduelle secoue le bateau. VaelMora est comme un bouchon balloté par les flots. C’est le calme plat, une situation aussi redoutée que le gros temps par les petits marins que nous sommes. Nous n’avançons quasiment pas, nous sommes à l’affut du moindre souffle d’air qui pourrait redonner vie à nos voiles. Rien n’y fait, il faut attendre et tenter d’avancer dans ce grand calme, presque angoissant.
Nos nerfs sont à vif, après la fatigue et le stress des jours précédents, il faut accepter de ne pas avancer et parfois même de reculer. Cela parait si dérisoire quand je couche ces quelques lignes sur le papier… Mais pris dans notre système de pensées – « la course, il faut rattraper le retard, nous devons rester proche des champions… » – les heures calmes passées à attendre le souffle d’air, deviennent étouffantes. Finalement tout n’est que question de juste distance, juste regard sur les situations qui s’imposent à nous. Et là, définitivement, nous n’arrivons pas à avoir la bonne !
…
Voilà quelques jours que Pauline suit le protocole, elle avance petit à petit vers la reconquête de sa santé. Les mouvements sont lents, disciplinés, encadrés, voire parfois étouffants pour elle. Sa vie est suspendue à l’atteinte d’objectifs d’alimentation et de reprise de poids.
Elle, d’ordinaire si sportive et vivante, doit s’arrêter, ne plus rien faire que se soigner. Ce calme plat lui est salutaire, c’est une confrontation avec elle même, avec cette angoisse que nous avons tous de nous retrouver face à nos fellures, à nos fragilités. S’abrutir d’activités, d’interactions sociales, de travail, de charges sportives, de séries ou de réseaux sociaux, tous, nous avons nos stratégies d’évitement pour ne pas être face à ce Nous, à cette personne immobile dans le calme plat.
Pauline traversait cette pétole de vie avec un courage et une détermination admirable, pour retrouver ce soufle de vie qui m’émeut encore aujourd’hui.
Dans le silence du chemin de reconstruction, dans le calme de l’océan apaisé, tenter de garder un cap.
Jour 4 : passage de cap
Le Cap Saint Sébastien, pointe extrême de l’Espagne du Nord, cet amère mythique pour les marins marque la sortie ou l’entrée dans le golfe de Gascogne. Nous le contournons enfin au petit matin. Ses hautes falaises sont habillées de brume, un chalutier navigue paisiblement à quelques miles de VaelMora.
Il y a quelque chose de religieux dans ce passage, à quelques kilomètres de Compostelle. Le chemin par la mer n’équivaut en rien aux routes terrestres empruntés par les pelerins, mais il y a quelque chose de mystique aux pieds de ces falaises. VaelMora glisse délicatement sur cette mer si particulière et parfois tumultueuse. Il ne reste qu’à se taire et laisser les flots nous guider vers notre prochaine destination.
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Deux semaines se sont écoulées, nous n’avons d’information que par le secrétariat de la clinique. Pauline avance bien, elle s’applique en bon élève à respecter les régles et les étapes. Soudain, un premier cap est passé, les visites sont autorisées samedi et dimanche durant deux heures. J’apprends également par la psychiatre que Pauline a pris des initiatives, elle est très appréciée des soignants et des autres patients. Elle s’engage à fond dans ce chemin de guérison. L’émotion monte et des larmes perlent sur mes joues. Il s’agit, pour moi, du premier rayon de soleil depuis quelques mois, au coeur d’un hiver d’émotions rudes.
Pauline est profondément croyante. Elle a construit sa foi dans un foyer catholique, même si nous n’étions pas des plus pratiquants… Foi bringuebalée, chahutée, elle s’accroche néanmoins avec force à son idéal, aux paroles d’évangile, à la présence de la vierge Marie et du Christ dans nos vies. Dans sa vie aussi, même si souvent elle doute.
Je l’ai toujours encouragée dans sa foi, nous partageons ça avec Pauline, même si la mienne est probablement plus intériorisée et moins académique. Ce cap symbolique de la visite des parents était une étape clé de son parcours. Il ouvrait enfin la porte à d’autres horizons. De nouveaux voyages de vie pouvaient peut-être advenir. Les caps ne sont probablement que des petits cailloux de mémoire que nous déposons sur nos routes de vie, pour nous rappeller que nous avons su les dépasser.
Jour 5 : accélération
Nous descendons désormais toutes voiles dehors sous spi. Le fameux spi rose qui porte loin les couleurs de VaelMora. Le temps se réchauffe progressivement et nous récupérons du début de semaine. L’occasion de s’octroyer des vrais déjeuners ou diners avec les inratables bons bags, des plats appertisés cuisinés avec amour. Alors nous accélérons cette descente. La terre, les préoccupations professionnelles et familiales, tout s’éloigne au fur et à mesure que nous nous avançons sur ce territoire immense et privilégié qu’est l’océan.
Le rythme se prend, les changements de voiles, les quarts, les discussions de vie … Nous avancons face à une concurrence toujours aussi intense. Après une semaine, les rituels et les automatismes ponctuent nos journées. Ces répétitions, ces petits gestes du quotidien sont autant de points de repères rassurants dans notre habitacle flottant, petit bouchon sur cet univers immense.
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Pauline a pris son rythme, les rituels sont en place, petit déjeuner qualibré, médicaments, atelier d’art, temps de sieste, activités de l’après midi, rendez vous avec la psychologue, la psychiatre, les soignants… Ce cadre est essentiel à son travail de guérison, ne plus se poser de questions, être contenue pour que ces pensées obsessionelles la lâchent progressivement. Ne plus avoir à penser pour pouvoir retrouver sa liberté de penser.
Pauline tisse des liens forts avec les autres patients. Petit à petit, sa pétillance et sa joie de vivre, son humour, refont surface. « Oui c’est vrai au fait, je peux rire, j’ai le droit de déconner, car c’est profondément ce que j’aime ». Oreille attentive pour ses copines, elle a appris à trouver les mots qui touchent, qui soulagent. Son histoire de vie lui donne une grande maturité pour savoir accueillir les émotions de ses ami(e)s.
La psychiatre ne s’y trompe pas quand elle m’évoque la grande – voire trop grande – adaptabilité de Pauline. Son engagement dans cette cure est total et franc. Elle veut se sortir de ce marécage émotionnel et alimentaire dans lequel elle se noyait. Alors elle accélére les rendez vous, les créations artistiques, la libération de la parole. C’est sa descente vers le sud. Célérité et stabilité sont probablement deux soeurs jumelles.
Jour 6 : ras le bol
Voilà deux jours que nous sommes chahutés par les vagues, le bateau part au loffe sous spi. Il remonte soudainement au vent et se couche sous l’impulsion d’une grosse vague qui le chasse par l’arrière. Dans ce cas, le pilote ne tient pas et nous devons barrer à tour de rôle… Notre troisième précieux homme a besoin d’aide.
Pour ne rien gacher à la fête, le ciel est gris comme pendant une navigation d’octobre sur la Manche, lieu de mes racines maternelles normandes. Bonnets et vestes de quart ne nous quittent pas. Etonnement l’air ne se réchauffe pas beaucoup.
Avec ces départs au loffe, ces bruits incessants des vagues cognant sur la coque, les accélérations du bateau dans les surfs, j’ai beaucoup de mal à dormir. Je n’arrive pas à déconnecter et ne plus être en hyper vigilance. Je me dis : « qu’est-ce que je fous là et quand allons-nous enfin voir le soleil ? » Ce soir, je dois retrouver la motivation, le sens de ce voyage, me reposer et m’apaiser.
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« Papa, j’en ai marre, ça ne me sert plus à rien. Je reprends des féculents, je fais des repas normaux. Je veux sortir (…) Je vais dire à la psy qu’elle doit autoriser ma sortie. De toute façon, je suis majeure et ils ne peuvent pas me retenir. » Les progrès étaient là, indubitablement. Mais cet empressement, caractéristique de Pauline, de vouloir déjà être arrivée avant d’être en chemin, ne me rassurait que peu sur l’achevement du processus de guerison.
Fatiguée par les contraintes, la mécanique des objectifs hebdomadaires, les arts & craft, Pauline craquait. Elle ne voyait plus le sens de tout ce processus. Les questions naturelles sur son année scolaire à refaire, son avenir, sa vie de jeune femme, venaient l’assaillir. Comme si, partiellement libérée de ses obsessions alimentaires, d’autres angoisses s’empressaient de venir combler la place laissée libre.
Les phases de régression, pour les bébés, précédent souvent de grands progrès moteurs ou verbaux. J’espérais qu’il en serait ainsi pour Pauline. Alors je l’écoutais, je lui confirmais sa liberté totale et l’encourageais à faire tout le chemin. « Fais confiance aux soigants et aux medecins, tu n’es pas la première ni la dernière à en avoir marre. Quand je vois la psychiatre, nous lui demanderons les étapes suivantes du protocole. » Fatigué, impatient ou anxieux, l’effort de quête de sens est parfois salutaire dans des moments où les éléments nous commanderaient de lâcher.
Jour 7 : surprise et joie
La journée a été de nouveau maussade, un temps d’automne et pourtant nous sommes plus joyeux avec Éric. Plus reposés. Madère en vue. Le bateau mieux calé dans ses lignes, nous avançons à un bon rythme. Le pilote tient et nous soulage dans une mer qui reste formée, mais moins cassante que les jours précédents. Les visages se détendent et nous nous autorisons un déjeuner régressif chaud, coquillettes au gruyère rapé.
Un peu de musique, les temps lecture sont aujourd’hui possibles. Ces petits loisirs sont un eden après les deux derniers jours et nous les savourons comme tel. Le gros de la flotte fait cap au Sud-Est pour attraper les alyzées profonds. Nous sommes trop loin pour pouvoir jouer cette stratégie et décidons de maintenir cap au Sud pour les récupérer à La Palma, route risquée, mais nous n’avons pas vraiment le choix. Il faut prendre une option risquée.
Et là, grande surprise, nous grimpons premier dans le classement compensé de la course. Rires à bord et bon coup marketing qui ne durera pas bien sûr, mais qui nous fait beaucoup parler, donnant à notre équipage un regain d’énergie et d’envie.
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« Bravo Pauline pour ton travail, tu sembles beaucoup mieux. Cette maladie est insidieuse et nous sommes là pour t’accompagner si celà redevenait compliqué pour toi. » Ce furent les derniers mots de la psychiatre. À ce moment précis, nous étions dans une joie profonde de retrouver notre fille, ni elle, ni moi, ne voulions entendre cette main tendue à un futur possible. Elle sortait et c’est tout ce qui comptait.
Nous étions tellement heureux de nous retrouver et de nous autoriser à reparler de projets. Pauline savait au fond d’elle que ce cancer invisible avait potentiellement encore des souches vivantes, mais pour l’heure, c’était l’élan de vie qui dominait.
Les larmes me montèrent aux yeux quand elle me remercia, ainsi que sa maman, de l’avoir mené vers cette cure. La vie devait pouvoir reprendre, Pauline voulait évoquer son second semestre d’ingénieur et des stages en entreprise. Heureux pour elle, je lui soufflais doucement à l’oreille, les consignes de la psychiatre : « Va doucement, prends ton temps, tu es en convalescence Pops. »
Ces petites ou grandes victoires ne sont que des carburants qui nous poussent à aller découvrir d’autres joies sur nos chemins de vie. Triomphe après défaite, ils ne sont que les menteurs d’un même front.
Jour 8 : reprendre le cours des jours
Madère passée dans la nuit, nous n’avons pu qu’imaginer ses montagnes volcaniques et sa flore luxuriante. Navigant trop au large et condamnés par notre option de course, cette île ne sera qu’un souvenir sur notre carte. Seuls quelques oiseaux, albatros notamment, nous ont fait l’honneur d’une visite, planant sur cette immensité d’eau, aujourd’hui d’un gris bleu. Les vagues apaisées, le vent léger, nous avons repris un semblant de vie normale, avec toilette, rasage, rangement du bateau et temps de lecture.
L’aventure nous a rendu possible un retour à une certaine normalité, dans cet océan de surprises, nous avons retrouvé une forme de civilisation. Pouvoir saisir ces moments pour se reposer, s’évader dans la lecture, coucher sur le papier ses pensées, était un vrai bonheur. Je me suis même surpris à ranger ma cabine, mon nouveau chez moi. Ce retour plaisant d’une forme de normalité au cœur de notre habitacle si particulier, a redonné à chacun de nous, une énergie, un second souffle pour poursuivre le chemin.
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Pauline avait repris sa vie d’avant l’hospitalisation, elle voyait ses amies, partageait ses repas avec nous. Elle remettait de l’ordre dans son quotidien. Les petits plaisirs de tous les jours dont elle avait été privée, prenaient, pour elle, une saveur particulière.
Se promener quand bon lui semblait, faire les boutiques, s’assoir à un café et regarder la vie de la ville défiler sous ses yeux. Appeler une amie et la voir dans la soirée, passer du temps avec sa maraine Vivi et ses enfants, tout n’était que liberté retrouvée et goût pour la vie.
Mais au fond, elle savait, nous savions, que cette normalité ne serait que de courte durée. Pauline avait besoin de retrouver une direction, un sens, une vie de jeune femme qui avait eu un accident de vie. Reprendre les études ? Travailler jusqu’à l’été ? Partir faire du bénévolat ? Assez vite l’hypothèse de reprise des cours a créé un grand stress. Je suggérais à Pauline de plutôt considérer un job à temps partiel. Je me mis en quête, avec sa maman, d’un stage dans un environnement bienveillant qui serait prêt à l’accueillir trois jours par semaine. Mais le parcours du combattant, pour obtenir une convention de stage, et le manque de soutien de son école ont fini de renvoyer Pauline à cette image de jeune désocialisée, marginalisée par sa maladie invisible. Les cellules souches étaient toujours en elle, je sentais que le doute la gagnait de nouveau. Il fallait qu’elle retrouve une utilité, qu’elle soit considérée pour pouvoir se considérer elle même … une course contre la montre démarrait ! Sa vraie course …
Sorti des normes ou d’un quotidien sécurisant, le retour soudain à des petits gestes et activités routiniers convoquent chez nous les doux bonheurs d’un passé simple ou parfois plus que parfait.
Jour 9 : attentes
Attendre le souffle de vent pour enfin avancer, voir des îles des Canaries et ne jamais les dépasser. Notre route est compliquée. Nous doutons, nous nous agaçons, nous en avons ras le bol de ce sur place. Pourtant, il faut savoir patienter, laisser le temps filer sans rien attendre, se dire que le vent reviendra pour nous porter. Au cœur de cette tempête de calme, les nerfs de deux impatients, sont mis à rude épreuve. Se divertir, se distraire par la lecture, une toilette avec seau d’eau de mer, tout contribue à animer notre bord.
Mais qu’il est dur dans notre monde pressé, hyper connecté où les activités et les problèmes se succèdent à toute vitesse, de retrouver ce temps lent de la nature. Je m’imagine comme ces vieux sages africains assis au pieds de leur beau boabab, comtemplant la nature et la vie qui s’agite autour d’eux. Ils ont dans le regard une profondeur enracinée dans la richesse de leurs histoires d’homme.
Retrouver le plaisir de la méditation, de la lenteur et apprendre à lâcher prise avec la grande horloge qui oppresse parfois nos vies. Se remettre à son humble place dans cette immensité, voilà le challenge de mon quart qui débute.
…
En attendant des réponses à ses candidatures, Pauline occupe ses journées du mieux qu’elle peut. Elle aide un peu sa maman à son bureau. Elle essaie de se raccrocher à une certaine normalité même si elle se sent, au fond d’elle, inutile, sans histoire de jeune femme à raconter à ses amies.
Cette maladie invisible battit autour des jeunes qui en souffrent des murailles d’illusions, d’échecs. Bien que sortie de son hospitalisation, c’est comme si Pauline devait continuer à porter les haillons de cette maladie. Étant hors des circuits classiques, l’attente est pesante et peut reconstruire peu à peu le doute sur soi. « Vais-je y arriver ? qu’est ce que je peux apporter à une entreprise ? »
J’essaie du mieux possible de la guider et de la soutenir dans ce moment de calme plat. Après un mois et demi et de nombreux appels, elle a enfin la possibilité de faire deux stages. L’occasion de se mettre en mouvement se présente enfin. Les questions et les doutes reviennent bien sûr : retrouver son studio de Lille ou rester à Paris chez sa maman ou chez moi ?
Entre sa sortie et le premier jour de son stage, deux mois se sont écoulés. Durant ce temps de convalescence, Pauline s’est retrouvée souvent seule face à elle même, cherchant avec courage à raccrocher la vie, donnant de son temps, surveillant les devoirs de lycéens… Au fond de moi, je sais que ce temps d’attente l’a abimée. J’espère secrétement qu’elle trouvera suffisamment de sens et d’utilité dans son job pour arriver à se décentrer de ces obsessions alimentaires qui refont insidieusement surface.
Jour 10 : ça avance enfin !
Ça y est ! Cette nuit, nous avons pu réhisser le grand spi rose. VaelMora glisse de nouveau sur une mer illuminée par la lune, sous un ciel dégagé. Nous touchons un léger alyzée de 12 – 15 nœuds, qui nous redonne courage et envie de s’élancer vers les alyzées profonds. Prochaine destination, un point au dessus des îles du Cap Vert pour se caler au mieux dans le flux des alyzées profonds.
Sentir le bateau frémir, retrouver la puissance de ses lignes, est un vrai plaisir. Assis à la table à carte, je regarde notre progression, nous éloigner de cette île de La Palma que nous n’avons cessé de contempler pendant trois jours. Oublier ces moments désespérant sans vent, le sentiment de ne jamais s’en sortir, l’envie de laisser tomber et se tourner vers demain, voilà notre nouvelle quête.
Je pense soudain à ces grands aventuriers portugais ou espagnols, navigant vers des terres inconnues, sans moyens satellitaires. Quel courage de s’élancer sur les océans avec pour seule cargaison, la foi profonde de la découverte de nouvelles terres regorgeant de richesses. Et que dire de ces ancêtres lointains, les Normands, qui traversèrent avec leurs drakkars, inspirant de nombreux navires de course, l’Atlantique nord. Ou encore ces marins sablais qui partaient dans le grand Nord pêcher la morue pendant de long mois, affrontant pétole et tempêtes d’automne. Finalement nos petits atermoiements et nos désillusions face à La Palma paraissent bien vains face à ces traces laissées par nos anciens.
…
Voilà trois semaines que Pauline s’accroche à son stage. Elle a rejoint l’équipe de recherche d’une entreprise d’agroalimentaire faisant des steaks végétaux. Indirectement elle contribue à réduire notre empreinte carbone en favorisant une alimentation protéinée mais non carnée. Se retrouver seule dans son studio, constater son décrochage par rapport à ces deux trois rares copines d’école, a été très rude. Elle s’accroche à sa mission, à ce nouveau rythme de trois jours à Lille. Elle fait bonne figure et bosse dur, même si dans sa tête c’est le bazar. Elle lutte contre le retour de ses compulsions. Ses p… d’obsessions alimentaires sont de retour. La phase d’attente où les cellules souches ont eu raison de ses nombreux efforts. Alors, en silence, souvent dans un mensonge qui la mine, elle tente de reprendre pieds.
Je la vois reglisser, j’ai beaucoup de peine, je sais que celà la désespère et reconstruit ces murailles d’échec derrière lesquelles la vie s’étouffe. Alors je l’encourage à continuer, à s’accrocher à la vie, à poursuivre ses maraudes à Lille ou ses participations à des temps spirituels. Nous allons au théâtre, nous boxons ensemble avec mon cher Jafaar. Je l’embarque à fond dans ce projet de défense et promotion de l’association UDSM, elle en devient même ma responsable de communication.
Le combat a repris, épuisant mais indispensable. Comme un mouvement mathématique brownien, c’est la trajectoire de fond qui compte, ce ne sont pas les hauts et les bas quotidiens ou hebdomadaires. Stage tenu, permis obtenu, présence à mon départ en mer, participation aux fêtes de famille, Pauline se bat. Pour moi, même si ses victoires personnelles et les situations difficiles surmontées sont plus nombreuses que ses défaites temporaires, il faudra qu’elle se fasse prochainement aider de nouveau pour passer le cap des mers du Sud.
Nous en parlons, elle hésite, elle a peur et avec son courage extraordinaire, elle se dit qu’elle doit remonter sur le ring. Un nouveau combat, probablement moins rude, s’annonce. Elle s’y prépare et je la soutiens du milieu de l’océan par un peu de poésie :
Face à l’immensité
Seule au cœur de l’océan
Dans un courage d’intensité
Elle choisit toujours les vivants
Dans le silence de la nature
Décidée à prendre le chemin
Courageusement elle endure
Doucement elle décide son destin
Brillant comme les reflets de la mer
Elle sait qu’un avenir l’attend
Au détour de plusieurs amers
Dans le calme le bonheur prend
Sur la souffrance et le combat
Victorieuse elle se voit
Dans le secret qui abat
Pour elle existe une voie
Celle de la foi et de la résilience
Qui jamais ne s’absentent
Celle d’une unique espérance
Qui avec cœur surpasse toute pente
Alors au petit matin, délicatement
Quand la rosée dépose sa fraicheur
Le reveil à la vie immanquablement
Reprend tous ses droits sur la peur
…
Nous sommes le 20 avril 2026. Je largue les amarres pour emmener au large les souffrances de ma fille et dissoudre dans le grand océan les tristesses qui nous ont trop souvent portés. Ma traversée commence, la sienne se poursuit, avec dans nos coeurs, l’espérance et la foi qu’un puissant élan de vie se découvrira au delà de l’horizon de ce bel océan.
L’invisible est désormais visible.
A tout ceux que j’aime, mes enfants et surtout pour ceux qui souffrent, les océans se traversent et lavent les âmes.